Je voudrais vous dire que…
Présentation
« Juste un petit aparté, c’est étonnant parce qu’on décrit souvent la maladie d’Alzheimer et la démence comme une maladie de la rupture, c’est une perte d’identité, perte du lien… Et en fait plus ça va, plus je suis persuadée que la démence, enfin, la « de-mens », mais, parce que c’est quelque part une maladie ou un moment dans la vie de certaine personne qui font qu’on a la chance de pouvoir enlever tous ces costumes de scène pour être dans le coeur à coeur. »
Geneviève Demoures – Présidente de France-Alzheimer Nouvelle Aquitaine.
Nous nous sommes donc emparé du texte « Les chemins marchent plus vite que les écoliers » de Renaud Borderie, plongeant dans cette matière remplie des paroles des patients, des réactions des familles et des mots des soignants. Plus nous lisions, plus se posait la question de comment redonner ces paroles devant les patients eux-mêmes ? Comment interpréter ? Comment donner ? Comment dire ?
Plus nous lisions, plus nous regardions des études, des descriptions et des témoignages autour de la maladie d’Alzheimer, plus nous avions l’intuition de dire peu, de dire autrement, de dire sans mots. Puis sont arrivés « Une jeune fille de 90 ans » de Valeria Bruni-Tedeschi et Thierry Thieû Niang et « Se souvenir des belles choses » de Zabou Breitman, qui nous on comme confortait dans notre intuition.
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Comment arriver dans un EHPAD ? Comment se présenter ? Nous n’en avions aucune idée… Thierry Thieû Niang, lui, arrive et se présente sans rien dire, il ne dit pas « Bonjour, je m’appelle… et je suis là pour… », non, il se présente sans mots, il se présente avec ce qui semble être en lui le plus profond, son art, sa danse ; il place alors la rencontre dans un ailleurs, dans un plus loin. Et l’autre, alors, le patient, observe, s’intrigue, sourit, se laisse faire, et semble partir avec lui, partir peut-être, un temps, de l’établissement lui-même.
Et le film continue, et il y a Blanche, cette patiente qui ne marche presque plus, qu’il fait valser, qu’il porte, avec qui il danse comme jamais, qui soudain, au détour de sa chambre, dans un secret, lui dit : « Je t’aime… » avec les yeux d’une petite fille. Cette rencontre, ce langage para-verbale a permis le désir, l’amour, force qui permet de se souvenir des belles choses, qui permet de dire « j’ai envie de t’embrasser », qui permet de se rappeler de ce qui est précieux, de ce qui fait l’Homme.
Comment alors transposé cette pièce qui nous avait été donné ? Genevieve Demoures, médecin en psycho-gériatrie et présidente de France Alzheimer, rencontrée lors de la première résidence à l’OARA, nous a, finalement, donné les clefs pour tenter de répondre : En extrayant, d’abord, sa moelle épinière, regardant comment en eux peuvent résonner tels ou tels mots, préférant celui-ci à celui-là, essayant d’aller chercher au-delà d’une scène.
Comment la traduire en sons, en chant, dans l’acrobatie, dans la danse ? Nous avons tenté, pour paraphraser Genevieve, d’enlever nos costumes de scène, pour emprunter avec eux, ceux qui regarderont, « les petits chemins de traverse, loin des autoroutes sécuritaires de la vie… » Chacun des quatre acteurs a alors eu libre champ pour proposer une partition, une impression personnelle de ce qu’il ressentait du texte et de la maladie elle-même, et c’est donc à partir de là que nous avons complètement affiné, ré-agencé, ré-organisé le texte pour créer une adaptation propre, une histoire propre, une dramaturgie propre, qui a pris le titre de Je voudrais vous dire que…
Comme une tentative, une tentative de ne pas oublier, une tentative d’entrer en contact, d’être en équilibre, d’être sur un fil, à l’écoute de ceux qui regardent, ceux là qui ne regardent plus vraiment de la même manière, se rapprocher d’eux, regarder comme eux.
Car à l’heure des coupes budgétaire du gouvernement pour les hôpitaux publiques au profit de l’armée, à l’heure de parquer nos vieux à l’écart de la société et loin de nos regards, il nous semblait précieux d’aller voir, d’être avec, « (…) parce que si tu n’es plus des êtres désirants, alors tu es quoi ? » « Le désir c’est ce qui anime, tu vois, ce qui fait que tu vis et que tu peux rencontrer l’autre ; si tu n’as plus le désir de rencontrer l’autre alors tu ne peux plus te rencontrer toi… »
Ce projet comme un miroir, un miroir pour nous, pour eux peut-être, pour notre condition si fragile.











